Moi gbakaman d’Abidjan, seul chauffard… vous rigolez!

J’en suis convaincu. Chacun son métier. Et chaque métier ses mérites. Ce que je ne comprends pas c’est qu’on s’acharne à dévaloriser le mien, celui de conducteur de Gbaka*. Vous savez, ces moyens de transport public que l’on rencontre un peu partout sur les routes abidjanaises. Mes collègues et moi, sommes fréquemment blâmés. De toutes parts menacés pour l’état de nos véhicules. Et souvent brutalisés pour notre manière de conduire jugée « folle ». Beaucoup nous appellent gbakaman-chauffard. Comme si nous étions les seuls à l’être…

Gbaka d'Abidjan crédit photo Google

Gbaka d’Abidjan crédit photo Google

D’ailleurs, semble-t-il que si le pays manque l’émergence en 2020,  ce serait en partie de notre faute. Je frémis d’indignation…

Laissez-moi vous expliquer

Je le cris à m’égosiller. Dans tous les métiers, il y a des indélicats, des sacripants.  En tout cas moi, j’aime le mien. J’affectionne mon outil de travail. Mon minicar de 18, 22 parfois 32 places.

Vous le trouvez vieux, sale, égratigné ? Comprenez que tout est une question de moyens et de temps. Que peut faire la maigre recette que je récolte quotidiennement par la faute d’interminables embouteillages. De routes parsemées de « nids d’autruches ». De petits voyous de gnamboros* qui nous piquent notre jeton. De policiers racketteurs, postés à tous les coins de rue, en dépit des campagnes de lutte contre le racket. Et des clients ayant une  phobie commune celle de régler en totalité le titre de transport. Du reste, les gazouillis provenant de mon ventre affamé m’importent plus.  Vous conviendrez donc que je ne peux pas me payer le luxe de déposer régulièrement mon minicar au lavage ou chez le mécanicien. Encore moins, demander au Djoulatchê* de le renouveler.

Dans mon pays,  l’argent circule. Pour le rattraper, il me faut aller vite. Donc, comme Hamilton  je deviens un spécialiste de la vitesse et du dépassement . Alors je n’hésite pas à écraser l’accélérateur du véhicule de tout mon poids. En agglomération ou non. Dans un dangereux virage. À la descente d’une pente ou même à des carrefours. On me dira que je devrais respecter les feux tricolores, ainsi que les panneaux de signalisation. Mais que faire si ceux-ci n’existent que de nom, parce qu’absents ou en pannes, illisibles ou dégradés, je devrais les inventer ? Je préfère les ignorer.

Panneau de signalisation- illisible crédit photo: EDED

Panneau de signalisation- illisible crédit photo: EDED

En tout cas rien ne peut m’arrêter, car Time is money. Même pas les crevasses que je trouve partout dans l’asphalte. Empêtré dans les embouteillages. Je le reconnais, j’abuse du trottoir. Où déambulent et s’entassent, déjà,  les vendeurs ambulants et des marchands qui vous bousculent avec leurs étalages garnis d’objets divers. Ici, sur cette portion de route, le piéton n’est pas roi.

Il est vrai, qu’avec cette attitude, je risque, d’occasionner des accidents graves. Faire d’innombrables blessés. Endeuiller des familles. Ou la mienne. C’est vrai… Mais c’est plus fort que moi… Certainement, en appuyant un peu plus sur cet accélérateur, les dégâts qui s’en suivraient  serviront peut-être à rompre  le silence du laxisme des autorités ; à fendre la léthargie dans laquelle celles-ci sommeillent face aux nombreux maux qui minent notre quotidien.

Néanmoins, je suis coupable, je le reconnais. Coupable,  je l’assume. Coupable, je dois changer. Mais, quand je pousse loin ma réflexion – eh oui,  ça vous étonne qu’un conducteur de Gbaka, généralement illettré et traité de bourrique réfléchisse – je ne suis pas le seul chauffard comme beaucoup le croit.

Les chauffards, sont légion dans mon pays

Qu’ils soient hommes ou femmes, riches ou pauvres, forts ou faibles, grands ou petits, intellectuels ou analphabètes, politiques ou simples citoyens. Le chauffard est un mauvais conducteur, celui qui fait fi des codes de la route, ou bonne conduite, en somme, qui renie ses responsabilités. Si tel est le cas…

Les policiers et gendarmes sont censés faciliter et réguler la circulation pour une sécurité routière. Pourtant,  ceux-ci ne sont pour la plupart intéressés que par les billets et pièces qui traînent dans la boîte à jeton. Plutôt que vérifier la régularité des pièces du véhicule. Et donner des contraventions à ceux qui le méritent. Alors qu’ainsi ce sont nos routes qui sont transformées en de véritables tombeaux ouverts qu’elles soient bitumées ou presque.

Les politiques sont censés conduire la nation sur le chemin de la paix et d’un idéal de développement  . Mais la corruption, le népotisme, les détournements de deniers publics, la confiscation et le verrouillage du pouvoir qu’ils laissent prospérer gangrènent tous les maillons du système. C’est le pays donc qui fonce droit au mur, malgré toutes les belles promesses politiciennes. Les citoyens en général se doivent de respecter la loi, l’autorité, l’environnement, payer leurs impôts, servir le pays dans l’union, la discipline, le travail. Mais nous constatons que bon nombre empruntent des voies détournées, telles que l’anarchisme, les incivilités, la violence, la fraude, etc. À cette allure, il n’est pas surprenant de constater la fragilité accélérée de la société. La dégradation de l’environnement et la paupérisation de la population.

Les parents tenant les rennes de l’éducation de leurs enfants ont aussi pour rôle de transmettre à ceux-ci des valeurs fondamentales. Afin de fixer des bases sûres et solides. Mais la démission, l’irresponsabilité et le laisser aller dont ils font parfois preuve dans l’éducation poussent leur progéniture à emprunter des itinéraires qui, très souvent les conduit à des dérives. Dont la délinquance, la cybercriminalité, la prostitution, l’échec social… Il est peut-être temps de prendre conscience que, chacun à son niveau est un acteur essentiel du développement. Et se doit de respecter les bons codes. À bas donc tous les chauffards et leur comportement « chauffardesque » pour que l’embarcation ivoire arrive à bon port.

 

 

*1. Gbaka: terme qui désigne les minicars de 18, 22 ou 32 places reliant différentes communes d’Abidjan.

 *2.Gbakaman : chauffeur de gbaka

*3.Gnamboro: syndicats de transporteurs illégalement constitués et qui réclament des droits dans les gares de transports terrestres. 

*4.Djoulatchè : Personne physique propriétaire  de Gbaka.

 

Viva l’amore !

larissakouassi

Ivoirienne, Je suis de ceux qui croient au pouvoir des mots. Partageons les donc sans retenue.

Publié dans Accueil, vie contemporaine Tagués avec : , , ,
9 commentaires sur “Moi gbakaman d’Abidjan, seul chauffard… vous rigolez!
  1. Maxtan dit :

    Le texte est drôle et super bien écrit. Les gbakas nous aident bien a nous déplacer a Abidjan mais il faut dire aussi que c’est chaque fois avec appréhension qu’on les emprunte. Bravo pour l’humour car trait d’humour = intelligence et culture.

    • Lol je t’assure. Je vois souvent des passagers faire des signes de croix une fois à bord de ces véhicules. Merci pour tout Max. L’histoire retiendra que tu as été le premier à commenter un article sur ce blog.

  2. Sam le Tchadien dit :

    Les Gbaka d’Abidjan; en voilà un article qui s’intéresse à ce calvaire que nous vivons chaque jour pour se déplacer à Abidjan dans les communes telles que Abobo, Yopougon, Bingerville. Monter dans un gbaka c’est comme accepter de signer un contrat en ayant bien connaissance des vices qui sont apparents. Aucun respect aussi pour les clients comme le code de la route. Toujours prêt à te supplier de monter dans leur « Baraque ambulante » et une fois à l’intérieur, plus de considération pour toi. Vraiment les gbaka d’Abidjan! Un article bien réfléchi. Merci

  3. DIASSE dit :

    Tiens! je viens de monter à bord d’un Gbaka. Je ne croyais pas cela possible à la lecture d’un article de presse. exactement ce qu’on demande aux journalistes: savoir raconter des histoires; Donner envie; Faire prendre conscience. Bel effort d’écriture. J’apprécie.

  4. signification dit :

    Les problèmes de transport sont les mêmes un peu partout en afrique subsaharien
    pour le cas de mon pays le Cameroun il y a également ces moyens de transport que l’on nomme ici « CARGO » qui sont de véritables tombeaux roulants.Les états manque de politique de desserte des zones périphériques de nos grandes métropoles.C’est donc naturellement que quelques un lui prêtent la main pour cela.Mais je pense que ces privés qui se lancent dans cette activité doivent être soutenu faute de quoi on continuera à pleurer des atrocités que ces engins continue de causer.

    • Tu l’as dit, et c’est vrai. Même les bus urbains comme apport du gouvernement dans le transport urbain ne suffisent pas. En attendant donc le métro ou le tramway, il est nécessaire de réorganiser ce secteur sous nos tropiques. Merci et bien à toi.

  5. j’avoue que ton humour a dépeint exactement la situation chapeau

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*