Sorcellerie, ce bouc émissaire de tous

Alors que les scientifiques font tout ce qu’ils peuvent pour augmenter l’espérance de vie, dans mon pays la Côte d’Ivoire, de nombreuses personnes craignent de vivre trop vieux. La raison, la personne du troisième âge est bien souvent, délaissée, méprisée, stigmatisée et  taxée de sorcière.

Masque Africain

Masque Africain

Lorsque le malheur frappe à la porte d’une famille, et qu’il occasionne pauvreté, maladie, échec, deuil… le bouc émissaire est vite trouvé : la vieille tante présente à la maison ou la grand-mère démunie restée au village. Dans mon pays, l’imaginaire populaire considère qu’être assailli par le malheur et mourir n’a jamais été naturel. Rien n’est jamais le fait du hasard ou de la providence. Tout est frappé du sceau de la suspicion. De la sorcellerie. Responsable de biens d’événements fâcheux. De tout en fait. Quand bien même la culpabilité de la victime ou d’un système quelconque, est avérée.

Ainsi, lorsqu’un individu, ivre au volant, roule à vive allure en brûlant tous les feux tricolores et qu’il périt des suites d’un grave accident de la route, le responsable est tout trouvé. Le sorcier qui en lui faisant boire une grande quantité d’alcool, lui a voilé les yeux, la conscience et la raison.

Quand un élève ou un étudiants passe le clair de son temps à dormir, jouer avec des copains plutôt qu’à apprendre ses leçons et qu’il se retrouve en situation d’échec, c’est le sorcier qui lui injecté un esprit de distraction.

Quand un individu se fait dépouiller puis poignarder mortellement par un délinquant, évadé de prison, c’est le vieillard du village qui a pris possession de la personne de l’agresseur.

Quand une personne vit dans un environnement insalubre et que nettoyer son cadre de vie constitue pour celle-ci le dernier de ses soucis et qu’elle décède de fièvre typhoïde ou autres maladies liées à la malpropreté, le sorcier est celui qui a infesté l’endroit de déchets.

Lorsque quelqu’un se rend dans un centre hospitalier et que, faute de personnel suffisant, de matériel adéquat ou de médicaments, comme ce fut le cas dans affaire Awa fadiga , il décède sur son lit d’hôpital, les regards ne se tournent que vers le grand-père, amer, qui est resté à la campagne.

Chez nous au centre du pays, les maladies, l’insécurité, la pauvreté, la mauvaise hygiène de vie, ne participent pas à la décimation des populations. Puisque « ça ne tue pas africain ». Comme si l’homme noir était immunisé contre tous ces maux. Le sorcier étant son principal ennemi.

Cette adversité déployée par le méchant sorcier, n’étant que prétexte pour attraper des proies sans se faire prendre. Nul besoin de faire une enquête ou une autopsie, notre imagination et notre ‘’esprit critique’’ sont assez fertiles pour nous faire comprendre les choses qui se déroulent dans le spirituel, dans des dimensions que le simple profane ne peut appréhender.

Tout est donc la faute du sorcier. Il peut être n’importe qui : la tante, l’oncle…Mais et surtout, le grand père ou la grand mère, des parents trop vieux, qui passent leurs derniers jours au village. Cheveux blancs, courbaturés, canne en main, souvent trop fatigués pour marcher. Mais qui tiennent leur longévité du fait qu’ils doivent remplir leur part du contrat et s’acquitter de leur dette avant de quitter la terre des vivants. Car selon l’opinion des adeptes de « c’est la faute des sorciers ». L’ensorceleur livre l’âme de sa progéniture en sacrifice à sa confrérie après avoir ‘’mangé’’ celle des autres. C’est une sorte de roue qui ne cesse de tourner. Et malheur à qui se dérobera.

Si les églises, les mosquées, et autres lieux de cultes religieux ou mystiques sont pleins à craquer, c’est en grande partie pour se protéger des dards des sorciers. Si les talismans, les amulettes, les crucifix et autres objets à vertu spirituelle s’achètent comme des petits pains, c’est pour être immuniser contre ces êtres maléfiques que sont les sorciers. Si les formules sacrées telle que « Bismilah, Ramanrahim« , ou le  » au nom du Père-du Fils-du Saint-Esprit », sont fréquemment répétées quand on sort de la maison, quand on emprunte un véhicule, quand on veut consommer quelque chose, c’est pour rendre nulles et sans effets les artifices des sorciers. Si les villages sont désertées et enregistrent très peu la visite des citadins, c’est pour ne pas que ces derniers s’aventurent sur un territoire miné ou ils pourraient à coup sûr laisser leur peau. Si de nombreuses familles citadines acceptent difficilement, de recevoir la visite d’un proche parent du village, c’est pour ne pas recevoir à bras ouvert les flèches empoisonnées des sorciers.

Grace à ce bouc émissaire, les individus peuvent tranquillement mener la vie d’irresponsable qui leur plait même s’il faut, pour cela, faire fi des règles d’hygiène et de bonne conduite. Les autorités ne se donnant pas la peine d’assurer la sécurité routière, d’équiper les hôpitaux, de protéger les citoyens du grand banditisme, et de contribuer au recul de la pauvreté. Car, lorsqu’il y a mort d’homme, point besoin de chercher loin le responsable, d’autant plus que tous les regards seront braqués vers le sorcier contre qui aucune preuve palpable n’existe.

Pour ma part, la sorcellerie est un fait à ne point nier surtout que nous sommes en Afrique, le continent de tous les mystères. Cependant, elle ne saurait constituer un bouc émissaire pour cacher certaines failles de nos actions ou de nos systèmes. Rien ne sert d’accuser qui que ce soit ou quoique ce soit sans preuve véritable aucune. C’est facile de rendre l’autre responsable de ce dont on est soi-même coupable. 

À cette allure, on devient moins vigilant sur les choses matérielles et simples de la vie. On laisse s’en tirer à bon compte les vrais coupables, on laisse nos systèmes économiques, sanitaires, sécuritaires, éducatifs, etc. prospérer dans l’amateurisme et la médiocrité. A cette allure aussi, les vendeurs d’illusions promettant sécurité et protections contre les sorciers continueront à prospérer dans nos cités.

Ayons une bonne relation avec les autres, respectons la société et ses règles, et nous verrons que, aussi incroyable que cela puisse paraître, les choses irons dans de bon sens. Quant aux sorciers qui voudraient véritablement nuire, si et seulement si cela est avéré, une main divine se chargera d’eux.

Viva l’amore !

larissakouassi

Ivoirienne, Je suis de ceux qui croient au pouvoir des mots. Partageons les donc sans retenue.

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5 commentaires sur “Sorcellerie, ce bouc émissaire de tous
  1. Trop trop vrai Larissa. que les sorciers souffrent. souffrent de toutes les accusations mensongères portées sur leurs dos. félicitations.

  2. M'BRA KOUAKOU YVES dit :

    Tout n’est pas la faute de la sorcellerie mais c’est une réalité de nos traditions africaines bien dire pour ceux qui rejette tout sur le sorcier……………………

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